Le 22 février 1358, une date mémorable.

Le 22 février 1358, une date mémorable.

Paris — Le Palais de la Cité

Le 22 février 1358, Paris se réveilla sous un ciel sombre et inquiétant. Depuis plusieurs semaines, une rumeur persistante de mécontentement grondait dans les rues de la capitale. Les artisans désertaient leurs ateliers pour se rassembler sur les places, les commerçants fermaient leurs magasins plus tôt que d’habitude et, dans les tavernes, les conversations s’enflammaient contre les fonctionnaires royaux. Partout, on imputait la ruine du royaume aux conseillers du dauphin.

Au cours de cette période troublée de l’histoire française, le royaume était plongé dans l’adversité. Le roi Jean II le Bon, captif des Anglais depuis la défaite de Poitiers, laissait le duc de Normandie, Charles, assumer la charge de gouverner un royaume exsangue, épuisé par les conflits, les impôts et les déprédations des troupes mercenaires. À Paris, la classe moyenne, exaspérée par les demandes financières du trône, réclamait des changements que le prince hésitait à approuver.

Étienne Marcel, un prévôt des marchands animé d’énergie, d’habileté et de détermination, se tenait à la pointe de l’opposition. Son influence sur la population parisienne ne faisait qu’augmenter, car il cherchait à soumettre le gouvernement royal à l’autorité des représentants du royaume. Toutefois, ses aspirations étaient contrecarrées par la résistance des conseillers du dauphin, qu’il accusait de fomenter des troubles et de détourner les revenus royaux.

Statue équestre, côté sud de l’Hôtel de Ville

dans le jardin des Combattants-de-la-Nueve, le long du quai de l’Hôtel-de-Ville

Ce matin-là, le prévôt des marchands, Étienne Marcel, avait décidé de frapper un grand coup. Il se tenait dans la demeure où il avait rassemblé ses principaux partisans, parmi lesquels plusieurs bourgeois armés attendaient ses directives. Tous portaient le chaperon rouge et bleu, signe de leur attachement à la ville de Paris. Étienne Marcel parcourut du regard les hommes assemblés devant lui.

— Messieurs, le royaume est en proie à des difficultés depuis que de mauvais conseillers ont influencé notre jeune dauphin. Le peuple souffre, les campagnes sont ravagées, et ceux qui devraient protéger la France s’inquiètent davantage de préserver leurs privilèges que de servir leur pays.

Un bourgeois prit alors la parole.

— Que devons-nous faire, monsieur le prévôt ? Le dauphin persiste à ignorer les avertissements que nous lui avons adressés.

— Nous irons le trouver dans son palais. Il est temps que le dauphin entende la voix du peuple parisien.

— Que se passe-t-il s’il refuse à nouveau ?

Marcel resta coi pendant un moment.

— Eh bien, déclara-t-il solennellement, ceux qui l’entourent devront assumer la responsabilité de leurs gestes.

Peu de temps après, le prévôt des marchands prit la tête d’un groupe de bourgeois et d’artisans équipés de haches, d’épées, de masses et de bâtons forgés. Alors que la procession progressait dans les étroites rues, de nouveaux insurgés rejoignaient le mouvement. Les acclamations résonnaient entre les bâtiments à pans de bois, éclatant sous les porches et s’étendant jusqu’aux abords du Pont-Neuf.

—  Vive Paris ! À bas les conseillers corrompus ! 

La foule s’amplifiait. Certains scandaient des slogans exigeant justice, tandis que d’autres réclamaient de la vengeance. Les esprits les plus enflammés brandissaient leurs armes au-dessus de la mêlée, tandis que les citadins curieux se massaient aux fenêtres pour observer le tumulte grandissant. Bientôt, les insurgés atteignirent le palais de la Cité, où résidait le dauphin.

Les gardes furent étonnés par la taille de la manifestation, ce qui empêcha qu’ils puissent intercepter les individus du prévôt avant qu’ils n’entrent dans la cour du palais. Étienne Marcel s’engagea dans les allées, monta les marches et se rendit chez le prince.

Charles se trouvait alors entouré de quelques familiers et de ses conseillers. Le jeune dauphin de vingt ans affichait déjà une maturité et une réflexion qui deviendraient plus tard sa marque de fabrique en tant que dirigeant. Bien qu’il soit d’une constitution fragile et qu’il ne soit pas attiré par les prouesses chevaleresques, il préférait réfléchir avant d’agir. Ce jour-là, sa sagesse allait être mise à l’épreuve. Un serviteur arriva dans la pièce avec un visage inquiet.

— Monseigneur ! Le prévôt des marchands est accompagné d’une foule d’hommes armés et se dirige vers le palais !

Charles se leva.

— Verrouillez les portes !

— Malheureusement, c’est déjà trop tard, monseigneur. Ils ont pénétré dans les premières cours.

Dès que ces mots eurent été prononcés, un tumulte retentit dans le corridor. Des pas précipités, des hurlements et le bruit d’une porte fracassée résonnèrent, annonçant l’arrivée des insurgés. Étienne Marcel apparut, précédé d’hommes armés. Son visage était impassible, ses yeux déterminés.

Le dauphin s’avança vers lui.

— Messire prévôt, que signifie cette violence ? Est-ce ainsi que les citoyens de Paris s’adressent à leur suzerain ?

Marcel inclina légèrement la tête en signe de respect.

— Monseigneur, nous sommes là pour demander justice. Le peuple de Paris ne peut plus tolérer la présence de conseillers mal intentionnés auprès de vous.

— Vous avez des représentants pour exprimer vos griefs. Pourquoi cette démarche armée jusqu’au sein de mes appartements ?

— Parce que personne ne répond à nos doléances.

Deux hauts officiers se tenaient près du dauphin : Jean de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont, maréchal de Normandie. Ils appartenaient à cette élite militaire que les insurgés tenaient pour responsable des malheurs du royaume.

Les yeux des hommes de Marcel se posèrent sur eux. Un bourgeois les désigna du doigt.

— Ce sont eux ! Ce sont les traîtres qui trompent notre seigneur !

Robert de Clermont s’approcha.

— Prenez garde à vos paroles ! Nous sommes dévoués au roi et à son héritier. Personne ici n’a le pouvoir de nous juger sans procès.

Cette remontrance ne fit qu’amplifier le tumulte.

— Vous êtes des traîtres et de mauvais conseillers ! À mort !

Le prince leva alors la main.

— Silence, je vous somme de déposer vos armes !

Mais sa voix fut couverte par les cris. Les révolutionnaires assaillirent les deux maréchaux. Jean de Conflans essaya de se dégager, pendant que Robert de Clermont reculait vers les murs de la pièce.

En un rien de temps, la brutalité prit le dessus. Des lames acérées et des haches redoutables furent dégainées. Les deux officiers, entourés de toutes parts, ne purent opposer qu’une résistance dérisoire. Frappé le premier, Jean de Conflans s’effondra. Robert de Clermont ne tarda pas à subir le même sort. Les coups pleuvaient avec une violence bestiale.

Le dauphin, épouvanté, tenta de s’interposer.

— Arrêtez ! Par Dieu, arrêtez ! Ce sont mes maréchaux !

Personne ne l’écouta. Peu de temps après, les deux individus gisaient sans vie sur le sol de la pièce. Leur sang s’étendait sur les dalles, souillant les vêtements du jeune prince. Un profond silence suivit les cris.

Charles resta immobile, le visage pâle. Il venait d’assister à la mort brutale de deux des plus hauts serviteurs de la couronne, dans sa propre demeure. Jamais auparavant l’autorité royale n’avait connu un tel outrage au sein de sa capitale. Il déplaça doucement sa tête en direction d’Étienne Marcel.

— Messire prévôt, voyez ce que vous avez fait. Vous avez répandu le sang de mes officiers devant moi.

Marcel perçut que la situation lui échappait. Les individus qui l’accompagnaient, encore empreints de la brutalité du meurtre, fixaient maintenant le dauphin avec une audace inquiétante.

Le prévôt se rapprocha du prince.

— Ne craignez rien, monseigneur. Vous n’avez aucune raison d’être inquiet en présence de ces personnes.

Charles le regarda attentivement.

— Comment pourrais-je ne pas ressentir de la peur, alors que mes serviteurs viennent de perdre la vie à mes côtés ?

— Ce n’est point à votre personne que le peuple en veut, mais à ceux qui ont perdu le royaume par leurs mauvais conseils.

Alors, dans un geste mémorable, Étienne Marcel enleva son bonnet rayé de rouge et de bleu et l’usa comme coiffe pour le dauphin. Il prit en échange celui du prince.

— Portez les couleurs de Paris, monseigneur. Elles vous protégeront.

Charles demeura silencieux. Il saisit qu’il devait plier pour protéger son existence. Face à ces individus équipés d’armes, toute rébellion aurait été futile.

Le prévôt s’adressa à ses partisans.

—  Regardez ! Notre souverain, le dauphin, est avec nous. Qu’il ne soit pas touché par personne !

Les bourgeois acclamèrent le prince, mais leurs cris étaient empreints d’une menace. Le dauphin, coiffé des couleurs de la ville, demeurait prisonnier de ceux qui prétendaient le protéger.

Conformément aux instructions des insurgés, les cadavres des deux maréchaux furent tirés de leur logement et présentés au public dans les cours du palais. Les partisans de Marcel célébraient leur triomphe, convaincus d’avoir libéré le royaume de deux conseillers abhorrés.

Cependant, à l’intérieur de la demeure royale, Charles évaluait l’ampleur de la catastrophe. Il venait de perdre deux de ses officiers les plus importants. L’autorité du gouvernement royal était bafouée. Paris, première ville du royaume, semblait désormais soumise à la volonté du prévôt des marchands. C’est seulement lorsque le calme fut retrouvé dans ses appartements que le dauphin put enfin s’entretenir avec certains de ses serviteurs restés loyaux.

Il demeura silencieux devant la fenêtre, observant les toits de la ville. Lointains, les carillons tintaient et les tumultes des citadins résonnaient encore dans les rues. L’un de ses proches eut finalement le courage de briser le silence :

— Monseigneur, il faudra bien punir ces crimes.

Charles se retourna lentement.

— Oui. Mais non point aujourd’hui.

— Le prévôt semble avoir le contrôle sur Paris et sur vous, dit-il.

— Qu’il en soit convaincu, répondit le Dauphin. Un homme qui gouverne par la violence finit toujours par craindre ceux qui l’ont porté au pouvoir.

Il se dirigea vers la table sur laquelle étaient posées plusieurs lettres scellées.

— Nous ne pouvons pas rester à la merci de ces hommes, déclara-t-il. Nous devons retrouver nos alliés, unir les villes favorables à notre cause et faire entendre notre voix auprès des seigneurs du royaume.

— Songez-vous à quitter Paris, majesté ?

Le prince murmura à voix basse.

— Il est essentiel de leur faire croire qu’ils ont remporté la victoire, mais seulement lorsque l’heure sera venue.

Après une courte pause, il continua :

— Ils ont aujourd’hui tué mes maréchaux. Mais ils n’ont point tué la Couronne de France.

Dehors, Étienne Marcel triomphait, acclamé par les bourgeois qui pensaient qu’il avait définitivement soumis le gouvernement royal à sa volonté.

Il ne savait pas encore que cette journée mémorable allait sceller son destin tragique.

Après avoir subi une humiliation, mais sans se rendre, le dauphin Charles n’oublierait jamais l’assassinat de ses conseillers. Quelque temps plus tard, il quitterait Paris, ralliant les forces restées loyales à la monarchie, et préparant patiemment sa revanche.

C’est ainsi que se termina la célèbre journée du 22 février 1358, où le sang de deux maréchaux avait été versé devant l’héritier du trône, et où, pendant quelques heures, la puissance des bourgeois de Paris avait semblé supplanter celle du roi.

Cependant, le destin restait le maître des décisions.  Quelques mois plus tard, Étienne Marcel sera assassiné par ses prpores compagnons  de la rébellion.

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